Les jours d’orage, c’est comme un mirage.
Ca se passe à Lyon, ville de mes orages étudiants. Ca se passe comme un voyage virtuel qui éclate en mille morceaux. Ca se passe comme une rencontre improbable. Il y a la lumière qui change,
l’électricité qui se propage, les frissons qui s’installent.
Il y a la première approche, qui décide de tout : elle rassure, elle encourage. Pas besoin de chichis, je suis moi, je suis bien, déjà. Il y a le profil de la cathédrale. Il y a le repli
soudain à l’abri d’une toile, faible protection contre cette pluie chaude qui nous bat les jambes. Le temps s’arrête. Les éclairs ponctuent nos phrases. Les parapluies courent au dessus des
tongues et des minijupes. Dessert, café, la pluie tambourine toujours. Un verre brisé, une glissade au fond de la traboule. St-Jean. Hors du monde. Une parenthèse. Le besoin de dire le vrai.
Pourquoi se cacher devant tant de sensibilité ? Le bonheur qui coule, qui s’évapore, qui reste posé là. Un regard. Le monde comme une abstraction. Dire qu’en parallèle, la vie continue de
tourner pour des milliards d’individus. Je m’en fous, au milieu, il y a nous.
Là, franchement, je me ficherais volontiers une bonne baffe, vous savez, de celles qui estourbillent tant qu’au final on ne sait plus où on habite. Parce que là, les mots, ils sont en grève. Ils
ne cristallisent rien de ce que je voudrais exprimer. Ils m'emmernuient, les mots.
Mais me ficher une baffe, je peux même pas. J’ai promis. Quoi qu’après réflexion, je me dis que les conditions de la promesse étaient faussées. Forcément, j’étais déconcentrée, largement.
Je glisse dans mes sandales.
Une volée de marches d’escalier attrapée pendant un instant d’accalmie. En haut, une bulle. Le thé refroidit, j’ai besoin d’un éventail. Vite. Que quelqu’un m’explique comment de telles personnes
peuvent exister. Viiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiite.
Vous, là, existez-vous vraiment ?
Les jours d’orage, il y a des êtres qui s’offrent, dans toute leur tendresse et en toute sincérité. Les jours d’orage, je ne comprends plus rien. Abandon. Il pleut ? On ne m’avait rien
dit. Mais oui, maintenant, je l’entends, la pluie. L’eau forte des secrets. Vous m’excuserez, le son est brouillé, il y a là une voix qui murmure, des mots qui s’enchaînent, qui se faufilent dans
le brouillard de ma tête. Des doigts qui courent, une envie de se laisser tomber en arrière, un barrage qui retient tout, on ne sait quoi d’ailleurs, bataille interne, quelqu’un peut me dire
comment je m’appelle s’il vous plaît ? Que les larmes coulent pour cacher ma médiocrité, que les larmes coulent pour exprimer ce que je ne puis prononcer. L’eau calme d’une douleur qui se
liquéfie doucement.
Les jours d’orage, on se retrouve paumée voie 23 à Perrache avec le souvenir d’une douce illusion. On erre dans les rues, on reprend contact avec la réalité.
Les gens que je croise me dévisagent, me sourient.
Tous, sans exception.
Je m’arrête un instant pour vérifier, dans le reflet d’une vitrine, que je n’ai pas une pustule violette sur le museau. Non.
A croire que le magicien, depuis son train, vient de me prouver la justesse des paroles qu’il me ronronnait au creux de l’oreille quelques instants auparavant. Quand ? Il y a déjà un
millénaire... Aimez la vie, on vous aimera.
De sourire en sourire, d’inconnus en inconnus, j’atteins le Pont de la Guille.
Le vent dans mes cheveux trempés. Ultime caresse.
Un café.
Le téléphone sonne. Il est temps de se recomposer.
Les jours d’orage, il n’y a pas que la pluie qui tombe du ciel. Il y a les chats, aussi.
