Toulouse, Mars 2008
J'ai pas l'air, mais je suis là. Je vous lis. J'aime vos traces, toujours.
C'est juste qu'il y a des moments, dans l'existence, où la vie vous accapare. Suffit d'une trouée entre les nuages pour avoir envie de se laisser tomber. Alors plouf.
A tout de suite.

Toulouse, mars 2008
Mais ça y est, le soleil est revenu dans la ville rose. Et les promesses, et les envies, et les futurs rendez-vous en mai de l'année dernière (faut suivre, elles sont pas tendres avec les rêveuses, les brigadières), et les escapades, et les rêves à croquer, et les bras qui s'offrent, et la frontière, et
les paysages qui attendent, et les cafés en terrasse le soir à St-Sernin. Oui, ça revient. Et c'est bien.

Toulouse, mars 2008
"Ernestine Chasseboeuf
à Coutures, dans le Maine-et-Loire
A Monsieur Lebrun
au Pot-au-Feu de France Culture
18 mai 2000
Monsieur Lebrun,
Vous avez bien de la chance d'aller à Toulouse, j'y suis passée autrefois en allant à Lourdes, c'est une bien belle ville. Lourdes je ne m'en souviens plus du tout sauf l'odeur, mais Toulouse
quand j'y pense, j'ai encore le goût de la saucisse dans la bouche. Je voulais même vous en faire un poème mais j'ai pas eu le temps de trouver des rimes avec saucisse, j'avais trouvé solstice et
armistice, mais c'était pas trop facile à caser. Pourtant, sur les saucisses, je pourrais vous en raconter, vu que je collectionne les papiers de charcutier depuis 1959 quand j'habitais à
Botz-en-Mauges. En allant prendre le train à la gare d'Ancenis, je m'arrêtais à Liré rien que pour le papier du charcutier : il avait fait imprimer : "Heureux qui comme Ulysse a dégusté une
bonne saucisse". C'est depuis ce moment-là que j'ai eu le goût de la poésie. Des papiers de charcutier, j'en ai ramassé des tas depuis, et en plus la famille et les amis m'en ramènent de
partout quand ils vont en voyage, avec de la saucisse dedans, bien sûr. De la région de Toulouse, on m'en a offert une fameuse, c'est celle de Bernard Calvet à Castalnet-Tolosan, si vous pouvez
m'en envoyer un demi-mètre ça me ferait plaisir, de la sèche de préférence, ça passera mieux par la poste.
Moi je pense qu'à Toulouse, ils n'auraient pas dû fermer l'abattoir pour en faire un musée, ça va sûrement faire du tort à la charcuterie. L'art moderne en faut bien un peu, mais ça vient quand
même après la nourriture, du moins c'est mon avis.
Si vous le rencontrez, dites-lui ce que j'en pense, à Monsieur Baudis. Tiens, Baudis, c'est comme Ulysse, ça rime aussi avec saucisse, j'aurais pu le faire mon poème, mais maintenant j'ai plus le
temps, je vais vous laisser, la levée du courrier est de bonne heure et j'espère que cette lettre vous trouvera de même,
Ernestine Chasseboeuf."
(Ernestine Chasseboeuf, Ernestine écrit partout, vol. 2)

Toulouse, février 2008
Ca vous est déjà arrivé de vous balader dans la rue avec un sourire qui éclate si fort qu’il fait sursauter de trouille les passants que vous croisez ?
Résumons.
Vous revenez sur terre hier, après trois jours et demi dans une ville qui vous retourne les sens. Une ville même que vous aviez oublié à quel point elle était si déconcertante de beauté. Bon, faut dire, la dernière fois, vous l’aviez arpentée à moto, agrippée à la taille d’une chevelure digne de Botticelli, et vous vous étiez même brûlée le mollet droit sur le pot d’échappement de la vieille bécane anglaise. Quand je pense que vous aviez innocemment fait croire à votre Maman, quelques mois plus tard, que cette trace ronde et pour le moins originale sur votre gambette bronzée était due à la marque du tuyau de l’aspirateur qui vous avait bassement attaquée lors d’une intensive après-midi de ménage.
Elle vous avait crue.
Enfin, je crois.
Bref, on s’en contre-cire les platines arrières.
Donc.
Vous reprenez vos dossiers aujourd’hui, encore éblouie par la saveur ocre des murs décrépis de la capitale italienne. La journée s’écoule, la nuit pointe le bout de son museau. Une amie débarque, assoit la moitié de la fesse gauche sur la table qui jouxte votre bureau. Renverse les piles " innovation " et " changement climatique " au passage.
- Groumf ?
- Farpaitement, y’en a marre. On décolle ?
- Le temps d’imprimer
un truc ou deux.
- T’as épilation de nombril, ce soir ?
- Du tout :
vacances scolaires, emploi du temps chamboulé, ranacirer de toute façon, on fait rien qu’à se croiser en ce moment, mfff, quand c’est qu’on vit, dans tout
ça ?
- Attrape-la, ta vie, je déroule quelques saltos arrières pour faire diversion, pendant ce temps tu appelles l’ascenseur et à
trois, on court.
- Trois.
Quelques ruelles plus tard, nous entrons dans ce tout petit minuscule café repéré lors d’une soirée précédente. Il était alors fermé. Je me souviens avoir collé la truffe contre la vitrine,
intriguée et déjà séduite.
Et là.
Là.
Huit personnes maximum, accoudées au bar, ou occupant déjà l’une des trois petites tables. Au mur, des instruments de musique, des journaux défraîchis. Une vieille caisse enregistreuse, de celles qui font ding lorsqu’on actionne la manette, trône sur le comptoir. L’atmosphère est jaune, de ces vieux jaunes qui n’appartiennent qu’aux pages des romans que je dévore en rêvant d’ailleurs. Le patron est de ces anges sans âge, déjà vieux, pas encore vieux, juste ce qu’il faut de rides de vie pour raconter celle que nous ne connaissons pas.
Silence soudain lorsque nous passons l’entrée. Des paires d’yeux inquisiteurs nous agrippent, pas méchamment, ô non, mais avec en contrepoint un message qui nous parvient clairement : On s’connaît ? Vous sortez d’où ?
Le temps de s’asseoir et les conversations reprennent. Pas le choix, le patron nous l’impose, Braucol. Soit, ce sera du Braucol.
Déjà, nous nous sentons chez nous, au milieu du monde, notre monde, enfin, pas celui qu’on nous impose : celui qu’on s’est choisi. Le temps de quelques confidences, le café se remplit. Oh, juste ce qu’il faut, quinze, vingt personnes ?
Et le patron ferme les volets. Nous voici en vase clos, coupés de toute réalité. Avec un sourire, nous reprenons nos élucubrations.
Soudain, une voix s’élève.
A capella, en yiddish ukrainien, debout sur une chaise au milieu de la troupe bohème du café, une femme chante. La lumière décline ; l’estaminet des années 30 respire alors sur la pointe des yeux. Les verres de vin se sont figés au milieu d’un geste, les sens s’embrument, ô temps, suspends ton vol.
La voix s’éteint, et avec elle, la lumière. Ce n’était pas voulu, ô non, les plombs ont juste sauté. Juste histoire d’encourager les rires dans le silence ému qui s’est installé. Juste histoire que la magie se prolonge sans basculer dans un trop-plein d’émotion.
La magie continuera avec un violoncelle sorti de nulle part. Avec un guitariste aux cheveux emmêlés et des chansons dignes de tous les Ferré du monde. Et le patron qui se fait huer lorsqu’il parle de fermer enfin. La dernière ! La dernière, toujours la dernière. M’enfin, y’a des nouveaux, là, qui se demandent si tout cela est bien réel, on ne va pas les laisser ainsi en plan ? Et cette femme, trapue, cheveux courts, qui engueule le patron et qui chante, pour nous, aussi.
Les lumières jouent à la loterie. Enfin, nous nous levons et nous dirigeons vers la sortie, histoire de partir avant le déclin. Pas question. Encore une chanson. Je me retrouve coincée entre le comptoir et une guitare. La lumière décline encore, les voix s’élèvent, le violoncelle s’envole. J’hésite à pleurer.
La chanson se termine sous une salve d’applaudissements et de verres levés. La chanteuse se retourne, plante son regard dur dans le mien, ébauche un sourire, m’attrape le bras et me le serre, fort.
Je me sens chavirer.
Un moment au milieu du monde. "On va se faire une jolie vie, tu verras", nous disions-nous il y a quelques mois.
Ce soir, j’étais en plein dedans, la vie. Et même si je la mérite pas, elle me surprend toujours lorsqu’elle m’enveloppe ainsi, la vie.
" T’as l’air d’un papillon
Qui aurait un coup dans l’aile
Et qui cherche son sillon
A travers la flanelle
Mais ma belle
Y faut croire
Que tes p’tits travers
Me remettent à l’endroit
Quand je suis à l’envers "

Et puis cette lumière rose qui éclabousse les murs même la nuit, ça me renverse le bulbe du cerveau à chaque fois en m'émoustillant les papilles du bonheur et de
l'émotion.
Je vous ai dit que j'aimais cette ville ?
