Prendre un virage. S’y lancer avec toute la fougue et toute la force dont on dispose. En dépit de la fatigue, accrocher le bonheur, du bout des ongles, puis s’y
plonger enfin éperdument. Y croire. S’en convaincre. S’en convaincre. S’en convaincre encore. Courir sans cesse partout, tout le temps, poser un voile d’émerveillement sur chaque chose, et
surtout éviter de prendre le temps de se poser. S’arrêter un instant pour observer, ce serait déjà jeter un doute. Surtout pas.
Ce qu’il y a de bien dans ce type d’aventure, c’est qu’on est prêt à croire n’importe quoi. Par exemple, que l’on peut changer, soi. Que la transformation imprègne
notre être de telle façon qu’on ne peut que devenir meilleur. Le pire, on l’a laissé derrière soi, évidemment n’est-ce pas bien sûr. Ah ! Nouveaux lieux, nouvelle personne : celle
qu’on aimerait être. Ce sera facile.
Et puis un jour, on revient un peu sur ses pas. Un peu. Pas longtemps. Juste le temps de se dire, même pas mal, j’ai bien fait de déserter, je ne reconnais même
pas le chemin. Et puis, et puis. On se surprend un soir à se demander si le lieu importe tant. On se surprend un soir à se retrouver soi-même, face à ces éternels défauts, ces traits que l’on
pensait avoir rendus avec la paire de clés du dernier appartement. Je vous laisse l’Ajax, hein, et puis un petit carton plein de tout ce que je déteste en moi, sous l’évier. C’est que les
poubelles ne passeront pas avant demain, vous comprenez.
Mais non. Ils étaient tapis là, bien au chaud, tous ces petits hérissons, ces boules de réactions qui piquent et qui font mal. Aux autres. Mal aux autres. Agresser
au lieu d’aller piquer un sprint pour évacuer, ben tiens, c’est tellement plus facile. Dans les dents, tu l’as cherché. Ou pas. Admettons. Attraper un regard dans lequel la peine que l’on vient
de causer côtoie l’incompréhension. Prendre le livre qu’on vous tend, et cacher vos larmes en faisant semblant de le feuilleter. Ravaler le tout pour mieux exploser encore, juste après. C’est
ridicule. Pour rompre le sort, il faut finalement que, soudain, une autre vous prenne de force dans ses bras. Voilà. Libération. C’était si simple que ça ? Non, il fallait juste que cela
vienne de quelqu’un d’autre et qu’on ne vous laisse pas le choix.
Car au fond, c’est peut-être ça, qui manque. Qu’un jour quelqu’un vous invite à basculer dans ses propres choix, et que vous vous éloigniez enfin des
vôtres.
Quand le calme se réinstalle, on a envie de demander pardon. A ces autres qui comprennent tout et à qui l’on refuse tout. Le hérisson se met en boule et continue
discrètement d’appuyer de temps en temps, là, au creux du corps. Pic. Pic. Pic. L’ignorer. Penser à la route, au fameux virage. Et si, et si… ?
Cuidate bien. Bien sûr. Merci. Pas de problème. De toute façon, je n’ai que ça à faire, non ? Personne d’autre à cuidar. A force de me
regarder le nombril, je ne sais plus si les autres en ont un. Ils n’en ont pas l’air en tous cas. Comment font-ils ? Je vais vous avouer un secret : je suis entourée
d’extraterrestres.
Le virage est pris depuis un petit moment déjà. La ligne droite s’ouvre, là, juste devant. C’est bien ça qui est flippant. Est-ce que c’était bien la bonne
direction ? Pas le choix ; la voie est à sens unique.
Vous avez demandé le bonheur ? En voici les clés. On ne vous a pas dit ? Le mode d’emploi est en biélorusse oriental.